“Haut et fort” de Nabil Ayouch
De rage et de hip hop

Le réalisateur des Chevaux de Dieu, Much Loved et Razzia signe son film le plus musical à ce jour. Dans Haut et fort, il tend le micro à la jeunesse marocaine qui se révèle, s’émancipe et fait entendre sa voix en commençant à rapper dans un centre culturel du quartier de Sidi Moumen à Casablanca. Rencontre avec le chef d’orchestre de ce long-métrage social, politique et musical présenté en compétition au Festival de Cannes mais aussi au festival du film francophone d’Angoulême où Sœurs Jumelles le découvrait.

Quel a été le point de départ de Haut et fort ?

J’avais envie de faire un film musical qui montre l’énergie, la force, la puissance des mots à travers le rap et des corps en mouvement. J’ai passé pas mal de temps dans un centre culturel que j’ai monté en banlieue de Casablanca. À regarder, à observer des jeunes filles, des jeunes mecs qui ont plein de choses à raconter à travers le hip hop. Ils m’ont inspiré, enthousiasmé et surtout rappelé mon enfance à Sarcelles, en banlieue parisienne, et la MJC que j’ai fréquentée assidûment et qui a probablement été une des raisons majeures qui ont fait que je suis devenu réalisateur.

Que vous a appris cette MJC à Sarcelles ? 

D’abord, j’y ai vu mes premiers films de cinéma, mes premiers Chaplin, mes premiers Eisenstein. J’y ai aussi vu mes premiers concerts de Souchon, de Le Forestier… J’arpentais les allées de la médiathèque tous les mercredis après-midi, je lisais beaucoup, j’allais prendre des cours de chorale, de théâtre. Et puis, à un moment, on a pris dans la gueule l’arrivée du hip hop des Etats-Unis avec les premiers sons de Grandmaster Flash, Afrika Bambaataa, la break dance, partout dans les rues. J’ai surtout vu le pouvoir que cela avait sur nous, nos copains, nos grands frères. La manière dont cette vague, dont ce courant venu de l’autre côté de l’Atlantique, faisait écho à ce qu’on vivait aussi, en banlieue parisienne. C’était très beau et ça été aussi très très beau de voir, 20 ans plus tard, comment c’est parti de l’autre côté de la Méditerranée, dans le monde arabe.

Que représente cette musique pour les jeunes du film ? 

Quand on grandit dans un milieu tel que celui qu’ils connaissent, avec des barrières et des obstacles à tous les coins de rue, sociaux, religieux ou autre, et encore plus pour les jeunes filles que pour les jeunes garçons, on accueille l’art comme un outil de revendication, de résistance et d’émancipation. La musique peut les élever, leur faire découvrir des territoires inconnus, leur permettre aussi de se débarrasser d’une certaine rage, d’une certaine colère. Quand on est une jeune fille et qu’on a une famille qui vous empêche de jouer d’un instrument parce qu’on vous dit que la musique n’est pas pour les filles, ou qu’on vous empêche d’aller faire du hip hop parce que ce n’est pas bien vu ou de vous habiller comme ci ou comme ça, vous ne pouvez pas empêcher la naissance d’une rage à l’intérieur. A un moment, cette rage, il faut la canaliser, en faire un outil positif d’expression de soi.

Ce sont leurs mots que l’on entend dans le film ? 

Oui, ça me semblait impensable pour construire la musique du film de faire écrire les textes par d’autres : le film est tellement lié à ce qu’ils sont et à leur intimité que, forcément, ils devaient être les premiers à pouvoir parler d’eux et les seuls d’ailleurs à en être capables. Ça a été un processus :  ils ont d’abord commencé par coucher leurs mots sur une feuille de papier. Et ensuite, Anas, leur professeur dans le film et dans la vraie vie, les a accompagnés pour mettre tout ça en forme, pour en faire des raps, des slams. Dans un deuxième temps, sont arrivés des compositeurs et producteurs français de hip hop : les frères Kourtzer. Je leur ai demandé de venir en résidence à Sidi Moumen dans le quartier, dans le centre. Ils devaient rester 15 jours; ils sont restés 2 mois et demi. Ils étaient très sensibles au flow : ce sont des grands professionnels, intraitables. Anas également. Mais j’avais surtout envie qu’ils soient sensibles à ce que ces jeunes racontaient. En comprenant le sens du texte, et assez naturellement finalement, ils tapaient juste dans leurs compositions. 

Les Kourtzer ont été impliqués dès le début du projet ? 

Ils sont arrivés tôt parce que la musique n’est pas un corps que l’on doit rajouter sur un autre corps qui est l’image. La musique est à l’intérieur du corps : elle lui donne vie et est assoiffée de ce sang qui circule. Elle a besoin de fluidité, d’être dans le projet dès le départ et de se mélanger pour donner du mouvement, du rythme, et finalement former un tout. Quand on fait une comédie musicale de surcroît, même si elle est aussi sociale et politique, il faut que ça fonctionne à l’image. Pour cela, il faut être à l’écoute de la musique : c’est parfois elle qui doit dicter le montage des images. Ce n’est pas toujours l’inverse.

Images : Peggy Bergère
Interview : Marilyne Letertre
Montage : Anna Fonso
Crédit photo : Zurich film festival

Photo de couverture @ Ad vitam distribution

A DÉCOUVRIR


> L’interview de Samir Guesmi et Raphaël Elig pour Ibrahim

> L’interview de Jeanne Cherhal, compositrice sur Tralala

> L’interview de Joanna Bruzdowicz, compositrice iconique

Partager cet article :

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

À découvrir également