Demy & Legrand : on connaît la chanson ?

Dites “France” et “comédie musicale” dans la même phrase, et il y a de fortes chances qu’on vous réponde “Jacques Demy et Michel Legrand”. Alors que la comédie musicale semble connaître un regain dans le cinéma français, que font les cinéastes de cet héritage XXL ?

En 2017, les résidences So Film de genre lançaient un appel à projets de courts-métrages de comédie musicale. En 2019, le Centre National du Cinéma (CNC) y consacre à son tour un appel à projets, catégorie long-métrage cette fois. Un élan en forme d’appel d’air, dans le sillage de la sortie de La La Land en 2016. Le carton surprise du film de Damien Chazelle semble avoir donné un nouveau souffle à un genre quasiment tombé en désuétude. Franco-américain, le cinéaste oscarisé revendique d’ailleurs son amour des films de Demy et Legrand, en particulier Les Parapluies de Cherbourg.

Pour les cinéastes, que faire de cet héritage écrasant, notamment en France ? Qui sont les descendants de ce duo légendaire ? “Il y a beaucoup de cinéastes qui vénèrent le genre, mais pas au point de se spécialiser. Ils considèrent la comédie musicale comme une aventure unique, une expérience d’un film. Olivier Ducastel et Jacques Martineau, après Jeanne et le garçon formidable, ont choisi d’autres chemins ; Damien Chazelle lui-même ne semble pas avoir l’intention d’y retourner immédiatement après La La Land”, fait remarquer Stéphane Lerouge, spécialiste de la musique de films, notamment pour la SACEM, et proche de Michel Legrand. Ajoutons que Christophe Honoré, qu’on pouvait considérer comme un héritier de Demy (avec Alex Beaupain dans le rôle de Legrand) n’a quant à lui pas touché au genre depuis dix ans et Les Bien-aimés. Pour expliquer la tendance, il faut peut-être revenir à la carrière même de Demy et Legrand. Le duo n’a pas retrouvé, dans les années 70, la magie de ses débuts (la “décennie prodigieuse”, de Lola à Peau d’âne, en passant par Les Parapluies et Les Demoiselles). Legrand a notamment regretté que Demy “auto-saborde” son passage à Hollywood à la fin des années 60 : attendu pour réaliser un film musical dans la lignée des Demoiselles, il tourne finalement Model Shop, film intimiste autour de l’errance de Lola (l’héroïne de son premier film) dans Los Angeles. “Les studios guettaient avec impatience le Minnelli ou le Donen de la Nouvelle Vague, ils ont finalement droit à un disciple d’Antonioni”, plaisante Legrand dans son livre de souvenirs J’ai le regret de vous dire oui, co-écrit avec Stéphane Lerouge. S’il avait pu sauter le pas et créer avec Legrand un grand film hollywoodien, “l’impact mondial de son cinéma aurait été démultiplié, et il aurait sans doute aujourd’hui encore plus de descendants assumés”, estime aujourd’hui Lerouge. Si Legrand et Demy n’ont pas pu se succéder à eux-mêmes, comment d’autres pourraient-ils le faire ?

Facile à chanter ?
Et pourtant. Quiconque aujourd’hui se frotte au genre de la comédie musicale en France sait qu’il ne peut pas échapper à la référence, que ce soit pour l’épouser ou s’en détacher. Et bien souvent les deux à la fois. Les frères Larrieu ont été lauréats de l’aide au cinéma de genre du CNC pour leur nouveau film, Tralala. L’idée de réaliser une comédie musicale traînait depuis longtemps dans la tête des cinéastes : “On se disait : si on la fait, elle se passera nécessairement à Lourdes (ville natale des frères Larrieu, ndlr). Tralala serait à Lourdes ce que les films de Demy ont été pour Cherbourg, Rochefort ou Nantes”. C’est ce qu’ils aiment chez Demy : “un certain rapport à la province, comme si le romanesque était d’essence provinciale”

En dépit du fait que Demy est “une sorte de surmoi” pour les cinéastes, Jean-Marie Larrieu précise en quoi Tralala s’en distingue : “Il y a trois trahisons de Demy dans notre film. D’abord, la tentation de faire chanter les acteurs. Je trouve qu’on ne peut pas s’en passer”. On sait que, a contrario, Demy tenait à avoir des chanteurs professionnels pour les voix, ce qui engendrait parfois des conflits avec les comédiens (Depardieu et Deneuve ont refusé de tourner Une chambre en ville, n’étant pas autorisés à chanter eux-mêmes dans le film). Une autre “héritière” du duo mythique, la cinéaste franco-sénégalaise Dyana Gaye, n’a elle non plus jamais envisagé de faire doubler les comédiens pour le chant  : “Cette fragilité et l’effet de réel qu’elle suscite me bouleversent. J’ai l’impression qu’aujourd’hui au cinéma on assume davantage les voix non normées, imparfaites”. C’est le cas également dans La La Land, où Emma Stone et Ryan Gosling chantent eux-mêmes.

Jean-Marie Larrieu poursuit la liste des trahisons : “Deuxièmement, il y a la question de la chorégraphie. Pour ses numéros dansés, Demy était dans une sorte d’orthodoxie “à l’américaine”. Nous n’avions pas les moyens de ça, et cela ne nous intéressait pas forcément. On a travaillé avec Mathilde Monnier sur quelque chose de plus singulier, autour du corps de celui qui chante, comme si la chorégraphie venait d’abord des personnages.” Enfin, la dernière trahison, “absolue” selon Jean-Marie Larrieu, concerne le rapport à Legrand : “Nous sommes partis de l’idée qu’il n’y aurait pas une musique qui descendrait du ciel, mais que chaque personnage aurait son univers musical”. Les frères Larrieu ont ainsi commandé des chansons à plusieurs interprètes français : Philippe Katerine, Dominique A, Bertrand Belin, Jeanne Cherhal, Etienne Daho… chacun étant préposé à un personnage.

De son côté, Dyana Gaye fait au contraire appel au même compositeur, Baptiste Bouquin, pour tous ses films, s’inscrivant ainsi dans les pas de Demy et Legrand, avec notamment l’influence de la musique jazz. La cinéaste est déjà signataire de deux courts-métrages musicaux, et termine actuellement l’écriture d’un long-métrage chanté et dansé. Pour elle, Demy est forcément une référence, à la fois pour elle-même (“Demy est toujours sur mon épaule lorsque j’écris”) et dans le regard d’autrui sur son travail : “Dans l’inconscient collectif francophone, la comédie musicale, c’est Demy”. Elle est particulièrement attachée aux Demoiselles de Rochefort. Les chassé-croisés et les hasards chers à Demy, se retrouvent notamment dans son remarquable moyen-métrage Un transport en commun : “Lorsque j’écrivais l’histoire d’amour de Dorine et du jeune Français qui se croisent, se perdent puis se retrouvent entre Dakar et Saint-Louis, la référence à Demy était évidente”. Son prochain film, Studio Kébé, se déroule également à Dakar, avec pour protagoniste un vieux photographe de quartier qui va fermer boutique. A mesure qu’il va à la rencontre des habitants pour leur restituer des archives, le film dresse le portrait d’un quartier. Cette idée d’explorer un lieu en musique et en chanson fait elle aussi écho au grand Jacques : “Quand j’écris, je ne me dis pas ‘je fais un film hommage’ mais, même inconsciemment, c’est présent. Parfois, ce sont des références qui te rattrapent plus que tu ne les convoques”.

Alors trahir ou prolonger ? Sans doute un savant mélange des deux, propre à chaque cinéaste. Verdict dans les mois à venir avec les films musicaux de Leos Carax (Annette), Serge Bozon (Don Juan) ou encore Noémie Lvovsky (La Grande magie).

 Anna Marmiesse

Photos © Hélène Jeanbrau – ciné-tamaris

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