Audrey Ismaël : du songwriting à la composition pour l’image

Musicienne, auteure, compositrice et membre du collectif Troisième Autrice, Audrey Ismaël rythme nos fictions depuis quelques années. Co-signataire de la musique de la série Les grands et des films Gueule d’ange et Chacun pour tous, elle a aussi accompagné les aventures de Gloria, un 6X52 minutes de Julien Colonna pour TF1, ainsi qu’une nouvelle adaptation de Germinal par David Hourrègue pour France Télévisions. 

Comment est née chez vous l’envie de composer pour l’image ?
Je n’ai pas le parcours classique d’une musicienne à l’image : je viens du songwriting, du disque; j’ai fait partie de groupes dont Smoking Smoking avec Vanessa Filho. Laquelle, lorsqu’elle a réalisé Gueule d’ange, m’a demandé d’en composer la musique avec Olivier Coursier, l’un des deux membres du groupe Aaron. Nous avons fait des premières parties de leurs concerts et Vanessa a réalisé beaucoup d’images pour leurs clips ou leurs pochettes d’albums. Le cinéma a toujours été ma deuxième grande passion mais Gueule d’ange était le premier long-métrage sur lequel je travaillais. J’avais en revanche fait pas mal de courts et de séries auparavant, dont Les grands de Vianney Lebasque pour laquelle nous avons gagné le prix de la meilleure musique au Festival de la fiction TV de La Rochelle. A l’origine, Vianney ne m’avait demandé qu’une chanson pour le générique quand il cherchait un hymne pour incarner la voix des adolescents. Mais nous nous sommes immédiatement compris et il m’a proposé de faire un essai pour le score.

Cette autre expérience de la musique a-t-elle été un atout pour passer à la musique à l’image ?
C’est, je crois, cette capacité à écrire des chansons qui m’a permis de faire le pont entre le disque et l’écriture à l’image. D’ailleurs, je n’ai jamais autant écrit de chansons que depuis que je compose pour l’image. Par exemple, dans la saison 2 des Grands, comme cela amusait Vianney de me challenger, il a intégré de nouveaux personnages : des musiciens pour lesquels j’ai écrit des morceaux. Quant à Germinal, j’ai extrait des thèmes instrumentaux pour les personnages à partir de chansons que j’avais composées pour la série. J’essaie, quand cela s’y prête, de créer des liens pour obtenir une cohésion totale.

Vous travaillez parfois en binôme, avec Olivier Coursier sur Gueule d’ange et Gloria par exemple. Qu’aimez-vous dans cette composition à quatre mains ?
A l’origine, j’ai fait de la musique pour les concerts, les groupes, le partage. J’ai toujours envisagé cette passion, ce métier, comme quelque chose de collégial qui me permettrait de faire des rencontres enrichissantes, d’échanger sur ce qui m’anime. Alors, même si la musique à l’image est souvent un exercice solitaire, quand j’en ai l’occasion, et selon les projets, j’adore la co-composition, comme avec Olivier ou Bastien Burger sur Les grands. Le pingpong entre nous, le recul qu’apporte l’autre, permettent d’avancer, de progresser.

Faut-il un bagage culturel conséquent pour travailler sur la musique à l’image ?
Pas nécessairement. Pour l’exposition immersive “Japon, Un autre regard” produite par Gedeon Programmes et réalisée par Pierre Goismier, je suis par exemple partie sur ce que m’évoque instinctivement le Japon. Dans la B.O., tous les thèmes sont une association de violoncelle, de piano et de textures modernes, pour retrouver cette cohabitation entre la tradition et la modernité nippones. Je crois d’abord aux émotions et aux sensations, à la matière subjective. Quand on appelle un compositeur, c’est avant tout parce que l’on souhaite traduire quelque chose à travers son regard, sa singularité, sa sensibilité. Nous sommes là pour définir la palette de couleurs et ce que j’appelle l’orchestrarium, autrement dit les instruments que l’on va utiliser, en cohérence avec le projet du réalisateur.

Quel est l’écueil à éviter lorsque l’on compose pour l’image ?
Il faut avoir en tête que notre musique n’est pas là pour surligner ou répéter ce qui est déjà raconté à l’image. Pour moi, l’exemple absolu de musique à l’image, c’est ce qu’a fait Nicholas Britell sur le film Moonlight. Il a choisi des instruments classiques pour mettre en musique le héros, un personnage issu des banlieues chaudes. D’autres auraient joué la carte street, musique urbaine, beaucoup plus attendue et, à mon sens, moins impactante. Là, ce qu’il nous raconte à travers ce contraste, c’est à quel point le personnage, homosexuel, se sent seul dans son environnement.

“Il ne s’agit pas de choisir une femme pour de mauvaises raisons mais de lui donner les mêmes chances sur la ligne de départ.”

Vous êtes membre de Troisième Autrice. Pourquoi avoir choisi d’y adhérer ?
La proportion de femmes est très faible dans la musique à l’image. On manque de chiffres -on les attend d’ailleurs – mais, de toute façon, ils ne dépassent pas 10%. Cela n’engage pas les générations futures à croire en leurs chances, en un avenir professionnel. Lors de la présentation de l’expo sur le Japon, une femme est venue me voir pour me dire à quel point elle trouvait formidable que la B.O. d’un projet de cette envergure soit signée par une femme, qu’il était d’ailleurs impossible de deviner le genre du compositeur, juste à l’écoute. C’est selon moi le cas pour toutes les B.O. Il me semble impossible de genrer une musique de film. Alors pourquoi aurions-nous moins de propositions ou d’accès aux films à gros budgets que nos homologues masculins ?

Avez-vous rencontré des freins dans votre carrière parce que vous êtes une femme ? 
Franchement, non. Je n’ai pas eu de handicap. Peut-être grâce à ma singularité, grâce au fait que je compose des chansons. J’ai aussi la chance d’avoir travaillé avec des réalisateurs pour qui le genre n’est pas un sujet. Dans d’autres milieux ou avec des intervenants périphériques, quand je dis que je suis compositrice, il est en revanche arrivé qu’on me questionne sur ma capacité à prendre en charge la partie technique, numérique, instrumentale. Cette interrogation revient souvent car, dans l’imaginaire collectif, la technique est encore une affaire d’hommes. La fille, c’est la chanteuse. Il faut déconstruire ces présupposés pour que davantage de femmes s’autorisent à embrasser ces carrières. Il y a autant de femmes sur les bancs du conservatoire mais on ne les retrouve pas dans le milieu professionnel. Où sont-elles passées ? Pourquoi s’autocensurent-elles, ne se donnent-elles pas la permission ? Je crois que tout commence par une meilleure visibilité des compositrices, ce que permet entre autres Troisième Autrice.

Le monde du cinéma a tendance à assigner des genres aux genres : le mélo et le drame intimiste aux femmes, la comédie, l’horreur et le grand spectacle aux hommes. En va-t-il de même pour les compositrices ?
Tout est lié selon moi à l’ampleur du projet, à son budget. J’ai la sensation qu’il y a plus de femmes en musique de documentaires où les budgets sont moindres par exemple. Comme si les femmes et l’argent ne faisaient pas bon ménage, comme si nous ne pouvions pas prendre en charge les grosses productions. Dès que l’on passe la barre des 10 millions, les femmes disparaissent quasiment. Mais, déjà, les choses changent. Nicolas Bedos a par exemple confié la B.O. du troisième OSS 117 à Anne Sophie Versnaeyen.

Afin que les choses bougent, il est à mon avis essentiel de créer des répertoires de talents, comme par exemple la Bible du Collectif 50/50 qui œuvre pour la diversité et la parité. Il ne s’agit pas de choisir une femme pour de mauvaises raisons mais de lui donner les mêmes chances sur la ligne de départ. Les réalisateurs et producteurs pourraient par exemple se référer aux bibles pour trouver des talents féminins puis faire des écoutes à l’aveugle, hommes-femmes confondus. Je suis sûre que plus de compositrices décrocheraient alors de beaux projets.

Retrouver le travail d’Audrey Ismaël à cette adresse : https://audreyismael.com

Par Marilyne Letertre

Photo de couverture : © Vanessa Filho

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