Conversation artistique : Anne-Sophie Versnaeyen, alchimiste de la musique

Après des débuts d’orchestratrice pour Alexandre Desplat ou Philippe Rombi, Anne-Sophie Versnaeyen composait pour Jérôme Legris, Laurent Charbonnier ou Jan Kounen. Depuis 2017, elle est également la co-compositrice fétiche de Nicolas Bedos avec qui elle a créé la musique de Mascarade, le prochain film du réalisateur sélectionné au dernier Festival de Cannes. C’est là que nous avons rencontré la musicienne avant de la retrouver à Sœurs Jumelles, dans le cadre d’un Talk Women in Motion by Kering, le 24 juin.

Comment êtes-vous devenue compositrice pour l’image ?
J’ai une formation très classique. J’ai commencé par étudier l’alto, mon instrument coup de cœur. Mais dès l’adolescence, j’ai développé de l’intérêt pour l’improvisation et l’écriture, une envie de créer de la musique. Alors j’ai intégré des cours d’écriture, d’orchestration, puis le Conservatoire National supérieur de Paris dans une formation qui touchait à tous les aspects du son. Avec des cours d’histoire, d’orchestration, d’arrangement, mais aussi de mixage ou de prise de son. J’écrivais de plus en plus et j’ai commencé à travailler pour des compositeurs comme Armand Amar. Cette rencontre a été déterminante : avec lui, j’ai eu l’opportunité de participer à beaucoup de films et de diriger de grandes séances d’enregistrement alors que j’étais encore étudiante au conservatoire. Le travail appelant le travail, c’est comme ça que j’ai pris cette direction.

Artistiquement, qu’est-ce qui vous plaît dans cet exercice ?
La recherche d’alchimie. Ce moment où l’on ressent une forme de symbiose entre la musique et l’image. Quand on se dit : “Ça y est, c’est la bonne couleur , c’est le bon thème”. Il y a quelque chose d’assez magique dans cette relation, sur la façon dont images et musique s’entremêlent. Ça se voit aussi d’ailleurs quand ça ne marche pas. Une mauvaise musique peut plomber une scène.

Comment avez-vous connu Nicolas Bedos ?
On s’est rencontré sur son premier film Monsieur et Madame Adelman, où j’étais intervenue pour les arrangements et l’orchestration. On s’est bien entendu et il m’a proposé de préparer un medley avec une ouverture à l’américaine pour la présentation de la cérémonie des Molière. Après il y a eu La Belle Époque, assez naturellement, puis OSS 3, et maintenant Mascarade. On a grandi ensemble et le langage s’affine au fil des collaborations. Cela simplifie les échanges. Car, même si les musiques sur chacun de ses films sont très différentes, aujourd’hui, je sais ce qu’il aime et ce qu’il n’aime pas.

Il est aussi musicien. Vous laisse-t-il une marge de liberté ?
Oui, car on travaille dans l’échange. Mais ça crée encore plus d’exigences sur ses attentes. Pour lui, la musique, c’est un vrai sujet. D’ailleurs, dans tous ses films, elle occupe une place importante. Que ce soit la partie score, ou les morceaux en synchro, rien n’est laissé au hasard, tout est choisi avec précision. Avec des dialogues tellement ciselés et percutants, la musique contribue à rythmer la film dans la longueur.


Quelle est la couleur musicale de Mascarade ?
En comparaison avec ses précédents films, Mascarade évoque musicalement quelque chose de l’ordre des sentiments. Sans être romantique, il y a un peu plus d’expressivité. Une couleur presque classique à la Schubert dans les harmonies, avec une orchestration plutôt traditionnelle faite de piano et de cordes. Il y aussi une place plus importante pour le score. Sur La Belle Époque, on était entre 25 et 30 minutes alors que là, on flirte avec 50 minutes de musique. Et au-delà du minutage, on l’entend plus à travers des passages marquants. Dans La Belle Époque, l’idée était de trouver des musiques qui se fondent dans des scènes très denses où il fallait laisser le texte au premier plan. Là, c’était presque l’inverse.

À quel moment de la production intervenez-vous ?
Ça change à chaque film. Mais idéalement, je préfère fonctionner sur scénario. Pour que cela puisse mûrir dans nos têtes. On peut se tromper, changer, réessayer. En même temps, quand on fait la musique à partir d’un scénario, il ne faut pas être trop amoureux de sa musique, car c’est vraiment l’image qui doit dicter les besoins. On fait quand même de la musique au service d’un film : ça demande une certaine humilité.

Pourquoi avez-vous accepté de participer à la seconde édition de Sœurs Jumelles ?
J’interviens avec Julie Roué et Audrey Ismaël dans le cadre d’une conversation artistique à trois voix, avec trois parcours différents. Pour les jeunes qui pourraient être intéressés par ce métier, je trouvais intéressant d’évoquer le fait qu’il n’y a pas de parcours unique. Au-delà de ça, c’est un festival qui propose des réflexions intéressantes, avec une mentalité et une ligne artistique qui m’interpellent.

Quid de la place des femmes dans le milieu de la composition ?
Comme dans tout le reste de la société, il y a vraiment beaucoup à faire. Je ne me sens pas particulièrement l’âme d’une pionnière, mais si aujourd’hui de jeunes compositrices pouvaient penser qu’elles n’étaient pas à leur place, je voudrais leur dire qu’elles se trompent. D’autant que, s’il y a une activité qui n’a vraiment pas de sexe, c’est bien la composition.

Et vous, avez-vous souffert de l’absence de modèles féminins ?
J’ai discuté avec pas mal de compositrices qui me disaient que ça avait été un problème pour elles. Moi je me suis plutôt dit : “Ah bon, il n’y a pas de femmes ? Et bien maintenant, il va y en avoir !”. Mozart, Bach, Beethoven… Tous les grands compositeurs sont des hommes parce qu’à leur époque, les femmes n’avaient pas l’opportunité de faire ce qu’elles peuvent faire aujourd’hui. Et je suis très heureuse de constater que, dans la jeune génération, beaucoup prennent désormais leur place.

Propos recueillis par Pierre Lesieur

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