Aïssa Maïga / Uele Lamore : un duo qui coule de source

Dans son second documentaire, Marcher sur l’eau, Aïssa Maïga part à la rencontre des habitants du village de Tatiste au nord du Niger : trouver de l’eau est pour eux un combat quotidien. Pour mettre en musique ce thème fort à travers lequel les conséquences concrètes du réchauffement climatique prennent un visage humain, la réalisatrice a fait appel à Uele Lamore. Compositrice, mais aussi chef d’orchestre, la jeune prodige livre une partition envoûtante aux tonalités aquatiques. Rencontre au Festival de Cannes où le film était présenté dans la sélection “Le cinéma pour le climat”.

Comment vous êtes-vous connues ?
Aïssa Maïga : Alors que j’avais à peine démarré le tournage, on a commencé à réfléchir à la tonalité musicale du film. Parfois, il y a des projets où l’on sait immédiatement ce que l’on veut, mais là, ce n’était pas le cas. Ingrid Visquis qui dirige la section musicale des productions Bonne Pioche m’a alors envoyé une petite sélection. Quand j’ai écouté la musique d’Uele, il y a eu comme une évidence. Il y avait une épure que je trouvais vraiment intéressante par rapport aux paysages dénudés, sahéliens, que j’allais filmer. Il y avait aussi une vraie personnalité. Une sorte d’ampleur assumée et de minimalisme, le yin et le yang en même temps.

Uele Lamore : Je connaissais Aïssa seulement à travers mes écrans. Mais j’ai adoré immédiatement sa proposition. D’abord, parce qu’avec l’animation et l’horreur, le documentaire est un de mes genres préférés. Quand j’ai lu le synopsis et vu ses premières images, très inspirantes, j’ai trouvé qu’il y avait vraiment un espace à prendre pour la musique.

A.M. : J’ai fait cinq sessions de tournage et on s’est rencontrées à l’issue de la première. Il y a eu quelque chose de très fluide tout de suite. J’ai d’abord senti une expertise, et puis beaucoup d’écoute et de concentration. Elle voulait vraiment se mettre au service du film.

Aïssa, quelle place vouliez-vous donner à la musique dans votre projet ?
A. M. : Je voulais que la musique ait un véritable espace, que ce soit non pas un personnage, mais un élément fort du récit. J’essayais de traduire mes émotions, mes envies, en me demandant comment les formuler et Ingrid qui a l’habitude de travailler avec des réalisateurs et des musiciens a su m’aider à le faire. J’ai aussi très vite compris que, lorsque cela bloquait, Uele était la solution, qu’il fallait la laisser faire.

Uele, quelles indications vous a donné Aïssa pour composer ?
U. L. : Elle m’a beaucoup parlé des personnages du film, du fait que ce sont des gens pudiques, qui intériorisent beaucoup leurs émotions. Le film se déroule sur une longue période et est par ailleurs très riche. Je voulais donc trouver cet équilibre délicat entre le foisonnant et le très pudique. J’ai aussi essayé de faire un travail de texture avec le vent, la poussière et l’eau. L’eau est le fil conducteur du film mais on ne la voit jamais, on la cherche. Je voulais donc qu’on l’entende. Il y a par exemple des sons de bols d’eau, qui font comme des gouttes.

À quel moment avez-vous commencé à associer musique et images ?
U. L. : Dès notre rencontre. La musique s’est créée en même temps que le film, au fur et à mesure des images. Nous avancions petit à petit.

A.M : Un jour, Uele m’a dit : “Je ne mets pas d’égo dans mon travail, donc si ce n’est pas bien, tu me le dis, et je recommence”.

U. L. : Quand tu fais de la musique de film, il faut que tu proposes jusqu’à ce que ça plaise, il faut te mettre au service du film. Je ne vois pas la composition pour l’image comme une contrainte. C’est au contraire dans les moments où le cadre est hyper strict que je trouve le plus de solutions créatives. J’aime aussi le sentiment d’être un rouage dans une immense machine.

Aïssa, quelle leçon tirez-vous de cette collaboration ?
A.M. : J’ai vraiment envie d’intégrer la musique dès l’écriture, de parler du projet tout de suite avec la personne qui composera pour que, dès les premiers instants, il y ait cette connexion. Avoir déjà des musiques en tête aide à mieux visualiser, à lâcher prise aussi. J’imagine qu’en faisant des allers-retours très tôt dans le processus, la musique peut aussi enrichir les choix de réalisation.

Aïssa, avez-vous été sensible au fait qu’Uele soit une femme ?
A.M. :  D’abord, il y a eu ce moment d’exaltation en entendant sa musique : j’avais enfin une certitude, ce qui est rare dans le processus de création d’un film. Quand je me suis aperçue que c’était une femme, jeune, chef d’orchestre, avec une démarche presque politique, je me suis dit : “Pourvu qu’elle soit libre”. Et puis, j’ai découvert à posteriori que sa maman était peule, tout comme mon père : ça a créé une connexion personnelle. On sait toutes les deux que, de là-haut, mon père et sa mère sont très contents qu’on se soit croisées.

Les femmes compositrices regrettent souvent d’être moins sollicitées que leur confrères. Avez-vous ce sentiment ?
U. L. : Je suis un peu hors système, je fais surtout les films que j’ai envie de faire et je ne m’embarrasse pas avec les pensées rétrogrades. J’ai par ailleurs été éduquée dans l’idée qu’il n’y a aucune différence entre les hommes et les femmes. Mais je sais qu’il y a un problème en France. Nous avons 40 ans de retard sur ces questions.

Propos recueillis par Pierre Lesieur

Photo de couverture © Sylvia Galmot & Antoine de Tapol

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